Aller au contenu principal
Interview de Aurélien Delamasure : Optimiser la performance énergétique des bâtiments tertiaires

Bonjour Aurélien, pour commencer, pouvez-vous nous présenter votre parcours et expliquer comment vous en êtes venu à travailler spécifiquement sur la performance énergétique des bâtiments tertiaires ?

Mon parcours s’est construit autour d’un fil conducteur : la performance énergétique, avec la conviction que le bâtiment – et particulièrement le secteur tertiaire – représente un fort potentiel d'économies d'énergies.

Tout a commencé par ma formation académique. J’ai suivi un cursus à l'ENSGTI à Pau, une école d'ingénieur où j'ai choisi la spécialisation en Génie Énergétique. Ces années d'études m'ont apporté une solide rigueur scientifique, une compréhension fine des phénomènes physiques et une connaissance globale des technologies de l'énergie.

Soucieux de confronter rapidement la partie théorique aux réalités du terrain, j’ai débuté ma carrière en tant qu'Ingénieur Commercial tout d'abord, puis Responsable d'Equipe d'Exploitation et enfin Responsable Commercial Régional. Ces premières étapes ont été fondamentales : elle m'ont permis de maîtriser la chaîne de valeurs des métiers de services liés à l'exploitation des installations techniques d'un site (CVC, GTB, Courant Fort etc..).

Fort de cette expérience, j’ai rejoint Dalkia (Groupe EDF) il y a maintenant bientôt 5 ans, où j'occupe aujourd’hui les fonctions de Responsable d’Unité Opérationnelle. Dans ce rôle, mon périmètre s'est élargi : je ne gère plus seulement la technique, mais je pilote plusieurs équipes de techniciens et d'experts, je supervise la gestion contractuelle et financière d'un portefeuille de bâtiments, et je suis l'interlocuteur direct de nos clients pour leurs choix stratégiques.

C’est cette double trajectoire – une base académique technique combinée à un parcours opérationnel centré sur la gestion opérationnelle et financière chez un leader des services énergétiques – qui m’a naturellement orienté vers le secteur tertiaire. C’est un secteur passionnant car il exige une vision globale : il faut savoir dialoguer avec un directeur financier sur le ROI des travaux, rassurer un gestionnaire de patrimoine sur la conformité réglementaire (comme le Décret Tertiaire), tout en s'assurant qu'un technicien sur le terrain ajuste au degré près une consigne de chauffage.

C'est précisément là que le savoir-faire d'une entreprise de services comme Dalkia prend tout son sens, notamment à travers les Contrats de Performance Énergétique (CPE). Nous y apportons cette vision à 360° qui permet de transformer une expertise de terrain en engagement contractuel de baisse des consommations.

Quand vous arrivez sur un parc tertiaire existant, par quoi commencez-vous concrètement : quels sont, selon votre expérience, les trois premiers leviers les plus efficaces pour réduire la consommation énergétique sans dégrader le confort des occupants ?

Selon moi, quand on arrive sur un parc existant, il existe des solutions à plusieurs niveaux de temporalité. En premier lieu il me semble opportun de privilégier l'efficacité immédiate avec un minimum d'investissement. C'est ce que j'appelle la "sobriété pilotée" ou "l'efficience énergétique". Les trois premiers piliers sont :

1) L’optimisation de la régulation : gérer les intermittences, les consignes et les analyses fonctionnelles : C'est le levier le plus rentable. Chauffer ou climatiser des bureaux vides le week-end ou la nuit est encore une réalité trop fréquente. L'objectif est ainsi de délivrer la bonne quantité d'énergie, au bon endroit et au bon moment.

2) Une maintenance technique rigoureuse : Avant de changer une chaudière ou une centrale de traitement d'air (CTA), il faut s'assurer que l'existant fonctionne de manière optimale. Réparer une sonde ou une V3V défectueuse, remplacer les filtres, rééquilibrer les réseaux, s'assurer d'un bon réglage des systèmes de production redonne une seconde jeunesse aux installations.

3) L'implication des occupants : L'énergie la moins chère ET la moins polluante est celle que l'on ne consomme pas. Sensibiliser les collaborateurs aux éco-gestes et co-construire une charte de sobriété permet d'ancrer les économies dans la durée. On chauffe à 19/20°C et on raffraichi à 26°C.

C'est précisément ici que l'accompagnement par une société de services énergétiques prend sa valeur. Chez Dalkia, nous intégrons ces actions de performance dans des Contrats de Performance Énergétique (CPE). Nous ne nous contentons pas de conseiller : nous nous engageons contractuellement et financièrement sur la baisse réelle des consommations induite par ces leviers.

Le décret tertiaire impose des trajectoires ambitieuses de réduction des consommations : comment accompagnez-vous vos clients pour passer du simple respect réglementaire à une véritable stratégie de performance énergétique créatrice de valeur (patrimoniale, financière, RSE) ?

Le Décret Tertiaire, avec ses objectifs de réduction ambitieux (-40% en 2030, -50% en 2040, -60% en 2050), impose de changer de paradigme. Pour passer d’une simple logique de conformité réglementaire à une véritable stratégie créatrice de valeur (patrimoniale, financière, RSE), notre accompagnement se structure autour de deux axes méthodologiques majeurs.

1) Sécuriser la fondation : l’importance critique de la situation de référence
C’est le point de départ crucial, et pourtant trop souvent sous-estimé. Le Décret Tertiaire permet de choisir une année de référence entre 2010 et 2019 pour fixer le niveau de consommation initial. Notre premier rôle en tant qu'énergéticien est de réaliser une véritable "archéologie de la donnée" : exhumer, fiabiliser et analyser les consommations historiques du client.

Bien choisir cette situation de référence est capital. D'une part, cela permet de valoriser légitimement les efforts et les investissements d’efficacité énergétique que le client a pu déjà réaliser par le passé. D'autre part, cela conditionne la pertinence de toute la trajectoire future. Une situation de référence mal définie fausse les calculs de ROI et fragilise la stratégie.

2) Planifier intelligemment les investissements : des systèmes de production vers le bâti
Une fois le cap fixé, il faut concevoir un plan pluriannuel d'investissement (CAPEX) qui soit soutenable financièrement et créateur de valeur maximale. Pour cela, nous préconisons une approche logique et progressive :

2.1) Priorité aux systèmes de production et de distribution : Avant d'envisager des travaux lourds sur la structure, il faut agir sur les vecteurs énergétiques. Cela signifie moderniser la GTB, remplacer les productions fossiles par des systèmes performants et décarbonés (comme des pompes à chaleur), installer de la variation de vitesse ou rééquilibrer les réseaux aérauliques et hydrauliques. Ces investissements sur le "process technique" du bâtiment offrent les temps de retour (ROI) les plus compétitifs et génèrent des gains énergétiques et carbone massifs à court terme.

2.2) Ensuite, l’isolation et l’enveloppe (le bâti) : Une fois les systèmes techniques optimisés et pilotés, il convient de planifier les interventions plus lourdes sur le bâti (isolation thermique par l’extérieur, changement des vitrages, traitement des ponts thermiques). Ces opérations, plus coûteuses et aux ROI plus longs, viennent pérenniser la trajectoire pour atteindre les jalons 2040 et 2050. Elles sont indispensables pour sanctuariser la "valeur verte" du patrimoine et éviter l'obsolescence immobilière.

En conclusion, c'est cette trajectoire maîtrisée qui crée la valeur. Face à la volatilité des marchés, réduire durablement ses consommations sécurise les charges financières (OPEX). De plus, afficher une trajectoire Décret Tertiaire réussie devient un argument RSE de premier plan pour nos clients. En proposant des contrats globaux comme le CPE, une entreprise de services énergétiques comme Dalkia prend à sa charge le risque de performance : nous garantissons contractuellement que les économies d'énergie financeront une partie de ces investissements techniques.

Pouvez-vous nous décrire un cas très concret de bâtiment ou de portefeuille tertiaire sur lequel vous êtes intervenu : quelles étaient les difficultés majeures (techniques, organisationnelles, financières) et quels résultats mesurables avez-vous obtenus ?

Je peux vous citer un exemple très concret et emblématique issu directement de mon périmètre opérationnel : le centre commercial Mériadeck à Bordeaux. C’est un site majeur de 43 000 m² géré par la société Terranae. Ce complexe, qui date de la fin des années 1970 , illustre parfaitement la manière dont on peut concilier les exigences du Décret Tertiaire avec une réalité budgétaire pragmatique.

Les défis majeurs du site :

  • Un bâtiment ancien, par nature énergivore, doté d'infrastructures de génie climatique d'époque et soumis à des usages complexes (flux constants de visiteurs, grands volumes d’espaces communs, exigences de confort variées).
  • Financiers : Le gestionnaire avait des contraintes budgétaires strictes et exigeait un temps de retour sur investissement (ROI) très court (autour de 4 ans). À titre d’exemple, des solutions lourdes comme la géothermie ont été écartées car elles étaient trop coûteuses et complexes à amortir à court terme.
  • Organisationnels : Toutes les actions devaient être menées en site occupé, sans jamais perturber l'activité des commerçants ni dégrader le confort des clients.

La stratégie Dalkia : L'efficacité progressive par le CPE.
Dalkia s'est engagé dès 2018 aux côtés de Terranae à travers un Contrat de Performance Énergétique (CPE).
Plutôt que de foncer vers une rénovation lourde et coûteuse du bâti, nous avons appliqué une méthodologie par étapes, axée sur l'intelligence du pilotage comme évoqué plus haut.

  • La sobriété à coût zéro (la première année) : Mes équipes ont commencé par optimiser l'existant. Nous avons constaté que le centre était entièrement éclairé dès 6 heures du matin pour les équipes de nettoyage. En proposant d'allumer une ampoule sur deux durant cette phase, nous avons réduit la consommation d'éclairage de 50 % avant l'ouverture au public, sans aucune gêne opérationnelle. De même, nous avons abaissé la température de consigne du chauffage de quelques degrés à peine dans le mail central.

  • L'investissement technique ciblé (la deuxième année) : Le gestionnaire a investi 123 000 euros pour déployer un outil de Gestion Technique du Bâtiment (GTB). Véritable tour de contrôle pilotée en temps réel par nos techniciens, cette GTB permet d'ajuster au plus près la production de chauffage et de climatisation selon la météo, la fréquentation ou les événements du centre. En parallèle, nous avons installé des variateurs sur les pompes d'eau glacée et modernisé l'éclairage avec 860 spots LED.


Des résultats massifs et mesurables

Le pari du CPE est aujourd'hui pleinement gagné:
  • 40 % d'économies d'énergie ont été atteints.
  • Cela représente 1 GWh d'électricité préservé par an, soit l'équivalent de la consommation annuelle de 220 foyers.
  • Grâce à cette approche pragmatique, le centre commercial a déjà atteint l'objectif 2030 imposé par le Décret Tertiaire, et ce, sans avoir eu besoin d'isoler ou de modifier le bâti.

La force de notre modèle : Ce cas concret prouve qu'un bon pilotage de la donnée associé à l'expertise humaine de nos techniciens de terrain permet de générer des gains massifs de manière ultra-rapide. Le CPE sécurise totalement le client : Dalkia s’engage contractuellement sur les résultats, permettant d’autofinancer les futurs projets de décarbonation plus lourds (comme le remplacement à terme des centrales de traitement d'air, du groupe d'eau glacé ou des rideaux d'air thermiques) nécessaires pour viser l'objectif 2050

Les solutions numériques (GTB, capteurs, data, IA, jumeaux numériques…) se multiplient dans le tertiaire : selon vous, comment distinguer ce qui relève du gadget de ce qui apporte un réel gain énergétique et opérationnel sur le terrain ?

C’est le grand sujet du moment. Le risque "gadget" existe lorsque l'on déploie de la technologie pour la technologie. Installer des centaines de capteurs IoT ou un jumeau numérique sophistiqué ne sert à rien si personne n'analyse la donnée pour agir sur le terrain. La data brute ne réduit pas la facture énergétique.

Selon moi, ce qui apporte un gain réel, c'est l'alliance de la Data et de l'Humain. Le véritable gain opérationnel se concrétise lorsque la donnée issue de l'outil numérique est traitée par un expert en énergie qui va ajuster les paramètres, ou par un technicien qui va intervenir physiquement sur un équipement qui dysfonctionne. Il faut s'assurer que le temps nécessaire au pilotage de l'outil numérique supplémentaire (Jumeau Numérique, IoT) soit bien comptabilisé dans les chiffrages / business plan et s'assurer que ce temps nécessaire ne vient pas dégrader le ROI global du projet. Sans quoi la solution déployée n'est pas économiquement avantageuse.

Selon moi, l'intérêt technico-économique se justifie pour des bâtiments/patrimoines de taille significative ou de complexité particulière qui ont des coûts énergétiques de fonctionnement importants.

Si l’on se projette à 5 ou 10 ans, comment imaginez-vous l’évolution de la performance énergétique des bâtiments tertiaires : quels changements majeurs attendez-vous en matière de réglementation, de financement des travaux et de technologies disponibles ?

Si l’on se projette à l’horizon 2030-2035, nous serons en plein cœur des échéances cruciales du Décret Tertiaire. Pour atteindre ces objectifs de réduction drastique des consommations et des émissions de gaz à effet de serre, j’anticipe trois grandes ruptures majeures :

1) L’électrification massive des systèmes de production
C’est le chantier prioritaire des prochaines années poussée par le contexte géo-politique mondial : la sortie accélérée des énergies fossiles (fioul et gaz) au profit de solutions électriques à haute performance, au premier rang desquelles les pompes à chaleur (PAC) de nouvelle génération.

Cependant, cette électrification ne se résumera pas à un simple remplacement "machine pour machine". Elle va profondément modifier la conception technique des installations. Substituer une chaudière gaz par une PAC dans un bâtiment tertiaire existant exige une haute technicité : il faut retravailler les régimes de température des réseaux hydrauliques, optimiser les émetteurs, et parfois conserver un appoint thermique pour les jours de grand froid. Un mauvais dimensionnement peut faire exploser la facture d'électricité. C'est là que l'ingénierie d'une entreprise de services énergétiques est indispensable pour garantir que l'électrification rime réellement avec efficacité énergétique.

2) L'intelligence embarquée et la flexibilité réseau (Building-to-Grid)
L'électrification massive de l'immobilier et des transports (bornes de recharge) va s'accompagner d'une forte tension sur le réseau électrique national. Le bâtiment tertiaire de demain ne pourra plus se contenter d'être un consommateur passif ; il devra devenir flexible et intelligent.

Grâce aux solutions numériques couplées à l'Intelligence Artificielle, le bâtiment sera capable d'anticiper ses besoins en fonction de la météo et de son taux d'occupation, mais aussi de réagir aux signaux du réseau. On parlera de "pilotage prédictif" et "d'effacement" : le bâtiment pourra décaler sa production de froid ou stocker de la chaleur pendant les heures creuses pour soulager le réseau en période de pointe. La GTB (Gestion Technique du Bâtiment) deviendra le cerveau de cette interaction dynamique.

3) La généralisation du tiers-financement par le CPE long terme
Rénover les systèmes de production et rendre les bâtiments intelligents demande des investissements initiaux (CAPEX) non négligeables pour les propriétaires. La troisième rupture devra aussi être financière.

Je pense que nous allons assister à la généralisation de modèles contractuels où le client n'a plus à avancer les fonds. Les entreprises de services énergétiques, pourront porter l'investissement initial à travers des Contrats de Performance Énergétique (CPE) de nouvelle génération dits de "tiers-financement". Le principe est vertueux : les travaux de modernisation sont directement remboursés, mois après mois, par la valeur des économies d'énergie générées et garanties contractuellement sur 10 ou 15 ans.

En résumé : Le bâtiment tertiaire de demain sera électrique, connecté et autofinancé.

Pour conclure, quel conseil très pratique donneriez-vous à un propriétaire ou un gestionnaire de bâtiment tertiaire qui se sent dépassé par le sujet, mais qui veut enclencher dès cette année une démarche sérieuse d’optimisation énergétique ?

Mon conseil est simple : Ne pas rester seul face à la complexité et commencez dès aujourd'hui à vous entourer d'un partenaire pour structurer sa démarche.

Appuyez-vous sur des partenaires dont c'est le cœur de métier (sociétés de services énergétiques ou bureau d'études).Choisir un opérateur comme Dalkia capable de s'engager sur un Contrat de Performance Énergétique peut être un plus car c'est s'offrir une garantie de résultat.

Pour en savoir plus : https://www.dalkia.fr

Publié le